Visionner les rushes de l'observatoire de Cabasse dans une perspective de montage m'amène à observer plusieurs choses :

ZOOM OUT la vidéo, comme le tuning score, sont complexes parce qu'ils font co-exister une activité et sa réciproque :
le sujet qui filme et l'objet filmé. / le player et le watcher.
Dans de tels dispositifs, l'un et l'autre ne sont pas séparables. Il me plait alors de mettre la lumière sur l'interaction, la communication : sur l'ENTRE les deux.
Le spectateur devient la troisième activité du trépied : le il de " JE filme, TU danses et es filmé, IL reçoit l'interaction " pour la vidéo. Pour le tuning score : " JE danse, TU observes et te connectes à la danse, IL reçoit l'interaction ", ainsi le spectateur trouve sa place dans le rapport. La réciproque doit aussi se vérifier : donner sa place au spectateur : lui donner à voir un processus de communication signifie aussi lui donner des clés pour comprendre le langage et maintenir une certaine continuité dans le contenu (activité similaire au montage vidéo : composer l'espace et le temps et que ca fasse sens pour le spectateur : ouvrir le dialogue et l'offrir à un témoin).

ZOOM IN la vidéo, comme le tuning score, sont complexes parce qu'ils donnent une double lecture en simultané de la danse : le contenu de la danse, et son contenant.
- le contenu : la danse, le dialogue intérieur qui façonne la surface, tangible, cartographié par celui qui danse (il suit le fil de ses sensations, ses croisements perceptifs, ses concepts, ses représentations, ses automatismes, son imaginaires, ses désirs et frustrations…) est un partage vain. complètement relatif avec l'observateur : mes sensations m'appartiennent, je ne peux pas les donner à 100%. Je ne peux que les trans-mettre : les émettre à l'extérieur pour qu'elles circulent ENTRE : entre celui qui donne la danse et celui qui la reçoit. Je tends à devenir transparent dans mon dialogue avec l'environnement, à effacer mes contours.
- celui qui reçoit la danse va la sentir et l'interpréter, à l'aune de ses propres sensations et chemins perceptifs. Il est en empathie sensorielle. Il devient cette danse.
C'est comment la danse résonne dans les sensations de l'observateur qui fait exister la danse pour lui. Elle n'est plus lointaine et extérieure (concept très cliché, dominant, de contours), elle est sentie, et ressentie. Elle devient densité, matières, couleurs. Elle devient vécue.
Lisa Nelson dit cela très simplement : "We are what we eat, we are what we look at". appliqué à la vidéo : c'est le comment filmer qui rend la danse vivante. C'est l'accordage entre contenant et contenu que reçoit le spectateur qui fait vibrer la danse à l'image. Ou pas.

"Qu'est ce qui manque à l'image que tu as le désir de voir apparaitre ? "
-> EN DESSOUS DU TUNING. le "pourquoi cette forme" cher à Baptiste.

Pour moi aujourd'hui what's on stake du tuning score ? : Sa nécessité : N'est-ce pas pour renseigner, compléter, faire corps avec ?
Renseigner sur les sensations de l'observateur, ce qui s'organise chez lui. Si l'observateur a accès à l'organisation des sensations du danseur, le danseur n'a pas accès ou trop peu à l'organisation des sensations de l'observateur. Pour venir boucler la boucle. Pour apporter, renseigner sur ce qui manque (pour le danseur), ce à quoi il n'a pas assez accès. Observer, n'est-ce pas comme danser ? Les observateurs ne sont-ils pas des danseurs ?

ACTIVITY la vidéo, comme le tuning score, mettent en présence, directement ou indirectement, plusieurs activités. Elles ont chacune leur temporalité propre (le temps non pas comme concept linéaire et mesurable, mais le temps organique, sensoriel, le temps perçu, le temps vécu.) :
tuning score :
- le temps du danseur
- le temps du watcher
- le temps du spectateur lointain, le témoin du tuning score
vidéo :
- le temps du filmeur
- le temps de l'observateur des images brutes, des rushes pris dans leur continuité
- le temps du spectateur du film monté.

Je peux faire des analogies : en terme d'activité : le spectateur en présence témoin du tuning score et le spectateur du film monté ont une activité similaire : il leur est donné à voir quelque chose. Ils sont en réception totale, passifs.
le temps du danseur et celui du filmeur se rejoignent dans la lenteur, la suspension, l'étirement. le temps de l'observateur et du spectateur sont vifs, tranchants, rapides. Les uns sont directs, les autres plus en différé. le danseur n'est pas seul dans l'action du tuning score, il est soutenu par le regard des watchers. le filmeur est seul par contre. Il lui manque le 4ème oeil de l'observateur des images, pour le soutenir, le compléter dans son activité CORPORELLE à travers l'outil. La réciproque de son activité est absente.

Dans l'interview de Lisa Nelson que j'ai réalisée pendant l'observatoire à Cabasse, elle m'a fait part que le tuning score vient de l'erreur. En effet, dans son activité vidéo de danse et de tout autre contenu, elle a fait la démarche de demander à d'autres personnes ce qu'il manquait pour eux dans les images, ce qu'ils aimeraient voir apparaitre et qu'il n'y avait pas. Le tuning score vient du manque.

Elle a appliqué cette démarche à la composition chorégraphique en temps réel. N'est-ce pas pour continuer de cheminer dans la recherche de sa propre danse, le dialogue instantané et transparent avec l'environnement ? Les tuning scores ne sont-ils pas les terrains fertiles pour permettre de se physicaliser, et entrer dans l'état de danse qui autorise à observer, révéler aux partenaires et à soi-même ce que connait le corps (archaïque, automatique, comporte-mental !) ?
Quand Steve Paxton répond à la question "Pourquoi dansons-nous ? Pour poursuivre notre développement psycho-moteur.", j'ai, aujourd'hui, une enthousiasmante réponse à "Pourquoi jouons-nous au tuning score ?" : "pour apprendre à danser notre propre danse. Apprendre à danser le mouvement de notre attention comme le dit Lisa."

Je fais donc une analogie à la vidéo : qu'est ce que l'image temps vidéo si ce n'est le mouvement de l'attention du filmeur ?

J'observe à la relecture de mes rushes filmés à Cabasse, que j'étais seule, et que je m'isolais : signifiant : en réception surtout. En manque d'émission (par analogie à la double fonction SIMULTANéE de réception/émission des sens). Phase nécessaire dans ma découverte du tuning score pour ne pas tomber dans le "piège" de la réponse au appels (primant sur le fait de considérer leur fonction de renseignement avant tout, comme une indication, une caresse, un complément dans MON propre cheminement), pour ne pas être "pantin" des appels, pour ne pas considérer l'appel vertical, dominant, avec moi en dessous. Et incorporer l'horizontalité du tuning score, le fait d'être avec les observateurs, avec leur regard. "Comment filmer le tuning score ?"
J'ai le désir de faire l'expérience : le filmeur comme activité, au même titre que le player et le watcher. Ce qui signifie que son activité est une EXPLORATION comme les autres : elle affecte l'espace ; elle crée en permanence une image (image appréhendée sous l'angle du processus, plus que de l'aboutissement). Elle reçoit et agit en simultané. Il est donc nécessaire de renseigner les partenaires : que le filmeur émette et reçoive des calls (ce qui incarne aussi l'accordage entre les différentes activités).

J'ai une autre piste de réponse qui émerge, pour plus tard : "et si… je trouvais un dispositif technique qui permette que le filmeur soit renseigné en temps réel dans son activité ", en d'autres termes : de mettre en place un dispositif qui donne la réciproque en direct, qui complètent par ses sensations d'observateur le mouvement de l'attention du filmeur.

A brûle pourpoint comme ça, une idée de dispositif à explorer :
- technique : caméra reliée à un projecteur qui projette l'image en temps réel.
- dispositif-partition : en plus des players watchers, filmeur : activité spécifique : watcher de l'image qui émet des appels pour le filmeur, entre autres. ce serait donc un quatuor d'activités, plutôt qu'un duo, ou qu'un trio, ce que déjà j'ai envie d'explorer autrement que sur le papier.
->> à la prochaine résidence du Tuning Group ?